Les 1001 nuits [Saison 2013-2014]

Commentaire de la metteur en scène

Un conte cadre : métaphore universelle. Une belle histoire renferme avec magie tous les autres contes des 1001 nuits. Un sultan, irrité par la trahison qu’il a subie, choisit de s’emparer chaque soir d’une vierge pour la décapiter à l’aube, après l’avoir déflorée. Le pays est ravagé par cette violence insatiable. Shéhérazade décide alors de s’offrir au sultan despotique pour tenter de sauver les femmes de sa cruauté. Elle est la fille du vizir, figure féminine dans une cour islamique du Moyen Âge, mais elle n’est ni courtisane, ni héroïne ordinaire. Avant de décrire sa grâce et sa beauté, la fable valorise son esprit, ses connaissances et ses qualités morales. Shéhérazade est prête à risquer sa vie au nom de ses idées et de sa liberté d’expression. Elle va donc tenter de distraire le « tueur en série » en racontant des histoires pendant 1001 nuits. Forte de tous les culots et d’une intelligence politique à toute épreuve, elle va captiver son auditeur au point de le rendre dépendant de la suite de ses récits, et ainsi reporter sa mort au lendemain. Enfin, après 1001 nuits, la transformation complète de l’homme le révèle, aimant et pleinement pacifié. La plongée dans nos nuits. Dominique Serron et Vincent Zabus, coauteurs de l’adaptation originale, ont cherché avant tout, avec l’équipe, à ouvrir aux spectateurs un chemin poétique vers les nuits. Pour nous réapproprier en toute simplicité cet univers prodigieux, si éloigné dans l’histoire et l’espace, nous proposons à tous une plongée dans la nuit humaine. Lui, un homme d’aujourd’hui, personnage de fiction et de comédie, sera ce relais. Il est le prisme, le messager, le lecteur et le héros de nos aventures. Il commence la nuit divisé, instable, en dispute avec sa femme et avec lui-même lorsque, sous l’emprise d’un effet magique, le livre lui tombe dans les mains et Shéhérazade se fait entendre. Elle incarne la narration même et l’invite au voyage. Heurté au réel, plongé au cœur de sa vie, il tuera ses parts maudites. Une périlleuse remontée en surface lui ouvrira des aubes en devenir. Quand Shéhérazade se sera imposée au-delà de la parole, elle s’effacera et se refondra dans l’éther de la mémoire collective.

Une écriture féminine avant la lettre. Les récits médiévaux de Shéhérazade s’apparentent à une forme d’écriture féminine. Une écriture interrompue, désobéissante, qui procède de l’enchâssement, qui se joue des linéarités, dévie sans cesse en se riant des règles, défie le temps, l’action et l’espace. Elle nous emporte au cœur de la création la plus générique, là où l’homme lui-même pourrait affirmer qu’il est une femme, là où se situe la note la plus aiguë et inouïe de « sa » langue. Là où notre théâtre va tenter de vagabonder.

La force de la fiction et la comédie des humains. La rencontre entre la langue, l’imaginaire et le réel portent une cohérence fusionnelle qui rend la vie possible même à l’endroit de tous les impossibles. Par un équilibre réinventé entre le masculin et le féminin, le conte a rendu à l’homme, par sa création féminine, la paix – il ne dormait plus –, la jouissance – le conte nous dit qu’il consomme le mariage – et le désir – la suite des récits. Par le théâtre et sa comédie, le goût de la vie se prononce. Au-delà du délassement, la fiction soulage la rudesse du réel. Les 1001 nuits, au contenu foisonnant, ont aussi inspiré l’inconscient de grandes œuvres théâtrales. De Shakespeare à Wajdi Mouawad, notre version ne se prive pas de s’y référer.

Cette collaboration entre le Théâtre Royal du Parc et la compagnie de L’Infini Théâtre est précieuse et augure d’un dialogue prometteur entre les deux structures.
Dans le contexte actuel de la culture, cette démarche de coopération est inestimable, tout autant pour l’artiste, invité ici à exprimer fidèlement sa démarche, que pour le théâtre qui l’accueille et le soutient.